Lu dans "Au du coeur du 18ème", un témoignage sur le quartier La Chapelle dans les années 50

Publié le par Hervé Léger

Merci à Claude Beausire d'avoir permis la diffusion de ce témoignage lu dans le magazine "Au coeur du 18ème"

 

Ma vie à La Chapelle dans les années 50

 

 

Enfant du quartier, que dis-je du village de la Chapelle, je ne l’ai pas quitté depuis ma naissance, il y a plus de 60 ans. Une partie de ma famille paternelle, réfugiée d’Alsace Lorraine, s’y est installée à la fin du 19ème siècle, suivant les quelques usines de ces 2 provinces (cristalleries entre autres) venues s’installer à la Plaine Saint Denis. La branche maternelle   s’est retrouvée après la guerre de 14/18 dans ce même quartier, retrouvant ici bon nombre de concitoyens venus des Ardennes et qui  trouvèrent logis grâce à un marchand de chevaux issus du village et qui avait ses écuries au 11 rue des Roses.

 

Et c’est ainsi fatalement que mon père né rue Boucry rencontra ma mère née rue des Roses. Ils se marièrent à la Mairie du 18ème (le cortège nuptial empruntant le métro pour se rendre de Torcy (Marx Dormoy maintenant) à Jules Joffrin, puis dans la foulée à l’église Saint Denys de la Chapelle.

Mes grands parents ayant décidé de retourner dans leur village de la Thiérache ardennaise, laissèrent leur 2 pièces / cuisine de location à mes parents, appartement qu’occupe toujours ma mère à l’heure actuelle sur le même palier où elle est née voici 89 ans.

33--rue-des-roses-de-la-place-herbert.jpg 

C’est là que j’ai grandi, rue des Roses, avec ma sœur ainée dans ce deux pièces sans confort, WC à la turque sur le palier à partager avec deux autres familles de locataire (Josette, une voisine, un peu plus âgée que nous y passait des heures à bouquiner), sans salle de bains, la toilette se faisait dans la cuisine, une bassine émaillée remplie d’eau pour se laver les pieds. Le samedi, nous allions quelque fois, jusqu’aux bains douche contigus à la piscine Hébert pour une grande toilette, emmenant notre serviette, la savonnette et le berlingot de shampoing DOP que nous déchirions d’un coup de dent. D’autres habitants du quartier fréquentaient également ces établissements et il me reste en mémoire la cacophonie des gens chantant sous la douche : je ne peux par exemple entendre « O sole e Mio » rebaptisée par ma sœur « la chanson de la douche » sans repenser à ces instants.

Ma grand-mère trop vite veuve venait passer les mois d’hiver avec nous à Paris. Mes parents avaient donc aménagé l’appartement de 30 m2 pour que l’on puisse tous dormir : fauteuil-lit dans la salle à manger pour moi, divan dans cette même pièce pour ma grand-mère, et autre convertible dans  leur chambre pour ma sœur.

 

Pour chauffer cet appartement, nous avions à l’époque une cuisinière à charbon dans la cuisine et des poêles ou salamandre dans la salle à manger et la chambre. Dès que mes muscles le permirent, je fus désigné de corvée de charbon. Celui-ci livré par le bougnat (sac de jute sur l’épaule) de la rue Boucry était stocké à la cave. Je devais donc descendre les 3 plus 1 étages et me diriger à la lueur de la lampe Wonder que je tenais par la bouche vers notre cave, le ventre serré de peur au moindre petit bruit.

 

Nos jeux d’enfant se déroulaient dans la cour ou dans la rue. Le dimanche, circulation automobile réduite, je pouvais jouer au ballon sur la chaussée avec Hacène et Rachid, les jumeaux du rez de chaussée, nés d’un père kabyle et d’une mère ch’timi. On courrait aussi le long des gazomètres de la rue de l’Evangile ( CAP 18) ou dans la fumée des locos à vapeur vers la gare du pont Marcadet. Sinon c’étaient des parties de billes au square de la madone où nous refaisions le Tour de France.

 le-quartier-40-la-boutique-de-meme-2-rue-de-l--evangile.jpg

 

Les soins, piqures, vaccins, végétations et amygdales c’était le dispensaire des sœurs de Saint Vincent de Paul rue Jean Cottin qui nous les prodiguait après une ordonnance d’un des rares médecins du quartier (Pénin ou Sidoun).

Pour le ravitaillement, point de superette à part le Familistère de la rue Pajol, mais c’était le Marché et la rue L’Olive, débordant de commerces aujourd’hui disparus   ou transformés : boucheries chevaline, tripiers, marchandes de bonbons en vrac, la crèmerie Magne où on achetait le lait au pot et le café Mokarex avec ses soldats en plastique à l’intérieur du paquet, la merveilleuse épicerie  Raison ( Ed rue Riquet) , le coutelier un peu plus loin, les 2 boulangeries rue de l’Evangile, la pâtisserie de la rue Pajol, Tintin et /ou Blek le rock chez Mme Richard etc.…

 

Ma première canne à pêche , je l’ai acheté avec mon argent de poche « Aux enfants de la Chapelle » le grand magasin à côté de l’église.

   

Ma mère eu la chance d’avoir rapidement une machine à laver mais il m’arrivait quelque fois d’accompagner Mémé Bonassie ,qui me servait de nounou, au lavoir Rue de Torcy ou bien pour des grosses pièces nous allions au Lavarose (19 rue des roses)ou au Lavaneige de la rue Pajol.

Nous avions aussi un réfrigérateur venant au secours du garde manger fixé à la fenêtre de la cuisine. Le restaurant, en bas de notre immeuble ,  pour entretenir le froid de sa glacière se faisait livrer des pains de glace par des costauds à tablier et épaulières de cuir. Quelque fois un livreur avec son cheval venait se mêler aux autres routiers sarrois , hollandais ou français qui fréquentaient le resto de Mme Hélène et de M. Jean ( nappe en papier , sciure au sol, joueurs de 421 à l’apéro et seul téléphone de l’immeuble)

  ecole-de-la-madone-5-rue-de-la-madone.jpg

L’école pour moi, ce fut la maternelle chez les sœurs rue Jean Cottin puis la Madone (lycée Charles de Foucauld) suivant ainsi les traditions familiales (plus de 20 membres de la famille fréquentèrent ces établissements). A la sortie à 4 heures, ou après l’étude vers 6 heures (on ne disait pas 16 heures et 18 heures à l’époque), on se ruait avec nos centimes (certains disaient encore 20 sous pour 1 centime) à la boulangerie Lambin (coin Roses / Jean Cottin) acheter des carambar (avec les points DH qu’on collectionnait), des mistral ou autres caramels gagnants chers à Renaud.

 

 

Les dimanches après avoir assisté à une des trois ou quatre messes à la Paroisse,,souvent debout car nous arrivions en retard  ( la basilique Jeanne d’Arc n’était pas terminée), et après le repas du midi préparé par mon père fâché à cette époque avec Dieu, ce pouvait être une promenade dans Paris :

les grands boulevards avec leurs boutiques, les télévisions en vitrine des magasins devant lesquels la foule se regroupait pour assister à un exploit d’Anquetil ou de Rivière, ou à ceux de Kopa et Fontaine en Coupe du Monde

les défiles folkloriques sur ces mêmes boulevards (les landais avec leurs échasses m’impressionnaient)

quelque fois nous allions au Globe, boulevard de Strasbourg, où avec une consommation on écoutait des chanteurs : les trois ménestrels, Gilbert Bécaud, on y voyait des clowns, du Music Hall.

plus souvent la promenade nous dirigeait hors des murs de Paris ( après la baraque de l’Octroi) vers le cimetière de la Chapelle (à la Plaine) pour fleurir les tombes des aïeux. Nous nous arrêtions souvent pour regarder un match de football sur les terrains présents sur les anciennes fortifs (périf maintenant) : on regardait si Freddy ou Jean jouaient (des voisins de la rue) mais nous ne restions pas trop longtemps car invariablement Maman   recevait un ballon dans la figure. Papa nous racontait les bombardements de 1945 et les morts de l’impasse Marteau

 

 

et puis il y avait les cinémas du quartier : Ordener Palace (Franprix en face du métro Marx Dormoy), le Capitole (ex plus grand cinéma d’Europe remplacé par ED au métro La Chapelle) et en face le Montréal (superette de produits indopakistanais), c’était vraiment la dernière séance d’Eddy Mitchell : les Actualités, l’Attraction sur scène, et le grand film.

 

 

 

Nos soirées en famille autour de la table étaient monotones ( vu de maintenant) comme dirait Daniel Guichard, à l’écoute de Radio Luxembourg ( famille Duraton, Quitte ou Double, Crochet radiophonique) avant qu’Europe n°1 ne viennent un peu plus les égayer avec signé Furax et Salut les copains . Mais le twist, les blousons noirs et la bande à Dédé, ça se sont les années 60 ….

Claude Beausire

Commenter cet article